EDUCATION POPULAIRE, AU-DELÀ DES MOTS

On l’a dite moribonde dans les années 80, l’éducation populaire semble aujourd’hui animée d’une énergie nouvelle. En témoignent des mouvements qui cherchent à redéfinir le contenu et les modes d’action, tout en questionnant les acteurs historiques.

Il n’existe pas une définition univoque de l’éducation populaire, car «elle n’a qu’une valeur d’usage dans le discours de chacun, celle que chacun lui attribue. (…) On entretient la plupart du temps un discours implicite à son sujet, ce qui permet d’éviter de la caractériser de façon formelle», écrit Jean-Marie Mignon, Conseiller technique et pédagogique de la Jeunesse et des Sports. (1) L’éducation populaire est de fait une expression pleine d’ambiguïté. Une oreille inattentive pourrait y entendre « éduquer le peuple » ou « démocratiser la culture », dans un schéma où ceux qui savent apprennent à ceux qui ne savent pas. Une transmission du haut vers le bas, où le « peuple » serait un contenant qu’il convient de remplir par un savoir officiel. Or la philosophie qui sous-tend l’éducation populaire repose précisément sur l’idée que chacun a un savoir et une expérience à partager avec les autres. Nicolas Roméas, directeur de la revue Cassandre et du centre de ressources arts/société Hors Champs (qui intervient en univers thérapeutique, social, carcéral…), rappelle que nombre d’artistes faisant œuvre d’éducation populaire au quotidien refusent cette expression et préfèrent parler d’« action artistique » pour décrire leurs interventions. Du côté des acteurs de l’animation socioculturelle, « il n’y a pas [non plus] de position totale ment délimitée à propos de ce terme et de son usage – ou de son non-usage » déclare Guillaume Rodelet, responsable du service Recherche et développement de l’Ufcv, qui juge plus compréhensible le concept européen d’éducation non formelle (hors-cadre scolaire), même s’il ne rend pas totalement compte des valeurs de l’éducation populaire. De fait, celle-ci renvoie à un contenu beaucoup plus riche que ne le laisse entendre la juxtaposition de ces deux termes. Démarche politique au sens non partisan du terme, l’éducation populaire est tout d’abord un concept dont le moteur essentiel est l’utopie. Utopie d’une société fraternelle où chacun pourrait partager ses compétences et son savoir. Utopie d’une éducation entre pairs qui transformerait les relations au sein de la collectivité. Utopie d’une réflexion et d’un engagement citoyen où chacun acquerrait les moyens intellectuels et matériels de co-construire une société plus solidaire et plus démocratique. Ensemble d’acteurs de la société civile, le terme d’éducation populaire renvoie à une myriade d’associations, grandes et petites, agissant dans de multiples domaines : animation auprès des jeunes, formation des adultes, action artistique, logement, solidarité internationale, lutte contre l’exclusion, critique des médias, économie sociale et solidaire… Quant à l’agrément « Jeunesse et éducation populaire », il permet surtout de bénéficier de droits supplémentaires. 400 associations l’ont obtenu, aussi diverses que Sida info services, Amnesty International, Attac, l’Association touristique des cheminots, la Croix rouge, les Artisans du monde, la Ligue de protection des oiseaux, le Club Alpin français ou encore les Motards en colère… Plus de 70 d’entre elles font partie du Cnajep (Comité pour les relations Nationales et internationales des Associations de Jeunesse et d’Education Populaire), mais il en existe d’autres qui font de l’éducation populaire tout en refusant de se revendiquer du courant « historique », né après guerre et aujourd’hui constitué de mouvements institutionnalisés en appareils au point d’être devenus, selon certaines critiques, inaptes à être encore des acteurs de cette transformation sociale qui avait motivé, pour nombre d’entre eux, leur création.
L’éducation populaire, quelle crise ?
C’est en particulier l’avis de Marc Lacreuse, membre fondateur du Collectif Education populaire et Transformation sociale, pour qui nombre d’associations ont perdu leur âme dans la course à la subvention. « Elles n’ont pas réussi à maintenir vivantes leurs activités d’éducation populaire, face au laminage des autorités publiques visant à extraire le citoyen du cœur de la vie politique ». Lui-même ancien Délégué général d’une fédération dont il a démissionné car, selon lui, « elle était devenu un simple gestionnaire ».
Guillaume Rodelet va dans le même sens : «J’ai le sentiment que l’éducation populaire organisée n’a plus beaucoup d’idées nouvelles. Sa faiblesse d’aujourd’hui me semble être le manque d’audace pour penser une société différente. Comme si elle était devenue un appareil un peu fossilisé…». Une inertie qui guette toute organisation, dès lors qu’elle s’institutionnalise.
Les acteurs historiques de l’éducation populaire ont-t-il perdu leur force de contre-pouvoir à consacrer l’essentiel de leur énergie à la prestation de services ? « Dans les coordinations associatives, selon moi, il est davantage question aujourd’hui de gestion de la vie associative que de transformation sociale » poursuit Guillaume Rodelet. Pour Jean-Marie Mignon, il y aurait d’un côté des associations qui mènent un travail d’utilité publique, reconnu et installé, incontestable mais souvent péri-administratif, et de l’autre des acteurs militants au sein de structures plus souples qui font œuvre d’éducation et de citoyenneté par un autre chemin, celui des arts, de la culture et de l’engagement bénévole.
Ces structures, moins institutionnalisées, seraient plus aptes à répondre aux questions que posent à l’éducation populaire les jeunes issus de l’immigration, auprès desquels M. Mignon considère que « les outils et les modes d’action traditionnels ne fonctionnent pas », mais aussi à la question de l’engagement. Aujourd’hui, les jeunes se mobilisent pour le court terme et dans des actions leur permettant de laisser une trace immédiatement visible dans la société. Or l’éducation populaire se place sur le domaine de l’impalpable et du long terme… Cet engagement nomade est celui d’une jeunesse qui refuse de se sentir enfermée dans des appareils, auxquels elle préfère des réseaux plus informels. Enfin, dans un contexte économique incertain, les jeunes seraient plus préoccupés d’insertion professionnelle que d’enga- gement, et désinvestiraient le champ des loisirs – on observe ainsi une baisse de fréquentation aux formations au Bafa.
Ajoutons que l’action de l’éducation populaire est brouillée par le fait qu’en France, elle est éclatée entre les ministères de la Jeunesse et des Sports, de la Culture, de la Ville, de l’Education Nationale, loin de cette vision globale des pionniers qui appelaient à la formation civique de l’adulte…
A ces facteurs exogènes s’ajoute une des caractéristiques même de l’éducation populaire, qui fonctionne comme une « éponge sociale » absorbant nombre des questions de la société. « Si le projet citoyen est plus difficile à cerner, l’engagement dans l’éducation populaire se tarit », explique Jean-Marie Mignon. Ce que confirme Nicolas Roméas, qui appelle pour la culture à un sursaut des consciences comparable à celui que l’on observe pour l’écologie : « Seule l’éducation populaire peut remettre en circulation l’art et la culture », entendue comme la faculté d’interpréter notre environnement et d’y intervenir. La thésaurisation monétaire et symbolique de l’art est renforcée par les nouvelles générations formées au management culturel lequel, estime Nicolas Roméas, « transforme la culture en un bien marchand et événementiel, la privant de sa dimension symbolique, de son pouvoir initiatique et de sa capacité à poser la question sociale ».
En effet, non seulement l’espace public s’est morcelé et cloisonné, mais après la disparition du vocabulaire éducatif au profit d’un vocabulaire d’insertion sociale, on observe aujourd’hui une pro-pension du vocabulaire marchand à occuper tout l’espace, avec des concepts – management, rentabilité, projet de développement – qui ne sont pas issus de l’intérêt général et « créent des cécités au sein même des mouvements associatifs dont les visions deviennent purement gestionnaires », affirme Marc Lacreuse. Avec 150 autres militants regroupés depuis 2004 au sein de son collectif, il interroge les pratiques de l’éducation populaire et cherche à donner une modernité à ce concept. Leur réflexion, qui se veut libre de toute organisation et de tout label, s’inscrit dans une « Offre Civile de Réflexion » (Ocr) (2) et vise à approfondir les pratiques de l’éducation populaire comme réponse à la sclérose de la démocratie délégataire. Car « si les mots ont pris des rides, le concept est toujours d’actualité, et ne demande qu’à être retravaillé, reprécisé, pour une société véritablement démocratique » précise Marc Lacreuse qui soulignait déjà en 2005 : « C’est notre mode de représentation du « vivre ensemble » qui est en cause. Repenser l’éducation populaire appelle une réflexion sur ce qui doit fonder la cité demain ».(3)
Le renouveau des lieux de débat
Pour le sociologue belge Luc Carton, cité par Franck Lepage (4), « si vous voulez faire de l’éducation populaire, faites-en et arrêtez de dire que vous en faites ». Une déclaration que pourraient reprendre à leur compte les mouvements qui se revendiquent d’une éducation populaire « tournée vers l’action », ainsi que le stipule la charte fondatrice d’Attac – membre du Cnajep. Cette association altermondialiste, née en 1998 pour lutter contre le néolibéralisme, a insufflé une énergie nouvelle dans les débats. Attac a d’emblée porté sa réflexion à un niveau international hors duquel on ne peut pas «changer l’avenir de notre monde», et revendique la « réappropriation des modes de connaissance de tous les dossiers qui touchent à la vie citoyenne, car l’espace médiatique ne répond pas aux besoins démocratiques » déclare Marc Delpouve, secrétaire général d’Attac. Une volonté de transversalité qui a conduit le mouvement à intégrer peu à peu des problématiques initialement absentes, comme la culture ou l’écologie. Cette dernière est un des champs de recherche de l’Institut d’Etudes Economiques et Sociales pour la Décroissance soutenable, qui publie le journal La Décroissance pour faire jonction entre l’économique et l’écologique. « Nous avons contribué à faire évoluer les choses dans les forums sociaux, lesquels reprenaient les thèses de Marx qui niait les limites physiques de la planète » estime Bruno Clémentin, co-fondateur de La Décroissance. Cette association lyonnaise est également liée à Casseurs de pub, une structure d’édition et de publication dont l’activisme (déboulonnage de panneaux publicitaires) n’est pas revendiqué par le mouvement mais « par certains des membres qui, à titre individuel, font de l’agit-prop » précise Bruno Clémentin.
Un activisme parfois à la frontière de la légalité, c’est aussi ce qui caractérise les interventions du Mouvement Immigration & Banlieues (Mib), un mouvement informel né dans les années 80. Pour s’être longtemps opposé à la double peine, le Mib est perçu comme un lieu d’expression de la haine et de la rage des banlieues, pas forcément comme un interlocuteur sérieux. Souhaitant justement se positionner en espace de contre-pouvoir et élargir le débat, le MIB a organisé, avec le mouvement toulousain des Motivé-e-s et l’association lyonnaise DiverCité le 1er Forum Social des Quartiers Populaires (Fsqp), qui s’est tenu à St-Denis du 22 au 24 juin. L’objectif : s’élever contre l’ordre social injuste qui touche les banlieues « que les associations nationales ont déserté, alors même qu’il y a une attente immense des jeunes qui y vivent. Notre combat, c’est l’égalité des chances, mais nous sommes pour l’ouverture vers la société civile avec toutes ses composantes » précise Hafid Bouchéfa, membre fondateur du Mib. L’appel du Fsqp précise qu’il s’agit « d’inventer des formes de solidarités réelles en initiant une présence comme des acteurs et des actrices à part entière, produisant nos propres discours et des pratiques autonomes ». Peser sur les débats et se réapproprier la parole car « les quartiers ne sont pas des déserts politiques. Or, quand les grandes associations d’éducation populaire arrivent sans s’être interrogées, elles donnent un sentiment de mission civilisatrice » constate Salah Amokrane, coordinateur de l’association Tactikollectif – essentiellement tournée vers la musique, un secteur très dynamique en matière de renouveau des actions culturelles. (5) Salah Amokrane est par ailleurs membre fondateur des Motivé-e-s, un mouvement sous l’étiquette duquel il est aussi un élu du Conseil municipal de Toulouse…
Activisme et engagement politique que critique Jean-Marie Mignon : « Les prises de position partisanes d’Attac – lors du référendum européen par exemple – sont incompatibles avec une mission d’éducation populaire censée donner des clefs d’analyse en laissant chacun libre de son choix ». Une analyse que rejette Salah Amokrane, pour qui c’est précisément «le manque de positionnement politique des grands mouvements d’éducation populaire qui les a décrédibilisés dans les quartiers. On ne peut pas y faire de l’éducation populaire sans engagement, sans porter les revendications des populations » qui, au-delà de leurs demandes d’animation, ont des préoccupations urgentes liées au logement, à la ségrégation sociale et urbaine, au racisme… Il appelle les fédérations à s’interroger sur leurs pratiques et leurs mécanismes de représentation à l’œuvre dans la mise en place des projets, car « elles ont un savoir-faire, des moyens et une expérience pouvant répondre aux attentes en matière d’animation socioculturelle ou de formation. La vraie difficulté est celle de leur engagement ».
Vers une médiation ?
La synergie entre fédérations nationales riches d’expérience et associations locales proches du terrain peut être favorisée par la médiation des instances régionales : c’est le pari qu’a pris le Conseil Général de Seine Saint-Denis, dont la Vice-présidente en charge de l’éducation populaire. Jean Bourrieau (6) y a par ailleurs été nommé chargé de mission éducation populaire pour animer un réseau d’une soixantaine d’acteurs : dans un cadre auto-négocié, des associations nationales et locales collaborent avec les pouvoirs publics à l’élaboration des politiques publiques. « Cette expérience pionnière permet de redonner une dimension transversale au mouvement d’éducation populaire et fédère les énergies. Il y a une vraie demande des élus, ainsi que des associations, qui ne sont plus dans un esprit de concurrence », estime Jean Bourrieau. Face à l’échec relatif de la démocratie participative, l’éducation populaire pourrait (re)devenir cet espace de réflexion et d’action sur le réel. Le renouveau du politique, au-delà des appareils des partis, ne serait-il pas en train de se structurer du côté de ces associations qui se revendiquent lieux de contre-pouvoir, espaces d’échange où s’élabore une pensée, et interlocuteurs discutant d’égal à égal avec les autorités publiques ?

Samuel Socquet – Enquête parue en septembre 2007, dans Anim’ Magazine n° 161/162.

Focus : Les grandes dates de l’éducation populaire

1792 : Condorcet présente à l’Assemblée législative son Rapport sur l’instruction qui préfigure les futurs grands mouvements d’activités socio-éducatives
1866 :Jean Macé fonde la Ligue de l’Enseignement pour « faire cesser l’ignorance du peuple »
1894 : L’affaire Dreyfus, qui voit s’affronter la classe moyenne contre les ouvriers et les intellectuels, favorise le développement d’une éducation populaire
1906 : Création de la Fédération des œuvres de grand air, qui deviendra l’UFCV
1936 : Le Front Populaire et son secrétaire d’Etat aux Sports et aux Loisirs posent les bases d’une éducation populaire tournée vers l’organisation du temps libre et soutenue par l’administration. Les CEMEA (Centres d’Entrainement aux Méthodes d’Education Active) et les Auberges de Jeunesse sont créés
1945 : L’éducation populaire renaît dans le mouvement ouvrier et dans la défense de la laïcité
1959 : La création du Ministère de la Culture permet à André Malraux de distinguer les Beaux Arts de l’éducation socio-culturelle. La direction Théâtre quitte Jeunesse et Sports.

(1) Une histoire de l’éducation populaire, Jean-Marie Mignon, La Découverte, 2007
(2) Allusion à l’Offre Publique de Réflexion – ORP – sur l’avenir de l’éducation populaire, Documentation Française, 2001. Un texte confié à Franck Lepage par (3) Marie-Georges Buffet, alors Ministre de la Jeunesse et des Sports, qui devait aboutir à une loi-cadre sur l’éducation populaire qui a été abandonnée après le départ de la gauche plurielle.
(4) Education populaire, avenir d’une utopie, Cassandre N° 63, 2005 1995-2005, 10 ans d’action artistique, éditions de l’Amandier, 2006
(5) Voir à ce propos les nombreux travaux que consacre l’INJEP à la culture Hip Hop
(6) Auteur de L’éducation populaire réinterrogée, L’Harmattan, 2001

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