LA FIN DES COLOS?

« Depuis le début des années 80, on assiste à un véritable recentrage sur la famille durant les vacances : l’urbanisation et son mode de vie laissent peu de place aux regroupements familiaux pendant l’année » observe Jean-Didier Urbain, docteur en anthropologie sociale et culturelle et auteur de La France du temps libre et des vacance, qui voit là une des raisons pour lesquelles un ouvrier citadin part plus en vacances qu’un cadre vivant à la campagne. Par ailleurs, le travail des femmes et le taux de divorces renforcent aussi cette tendance à la reconstitution du clan familial pendant les vacances. Enfin, avec les familles décomposées puis recomposées, les possibilités de garde sont multipliées et offrent aux enfants davantage de lieux de vacances dans la famille.

Les colonies de vacances sont en crise. Face à la baisse de fréquentation, les acteurs du secteur tentent de s’adapter aux évolutions sociétales, aux politiques publiques et aux demandes des parents et de leurs enfants. Tour d’horizon des «colos», qui depuis 1973 s’appellent officiellement les «séjours vacances».

Enfance à rallonge


Les jeunes demeurent aussi plus longtemps dans le giron familial. En témoigne cette étude que Jean-Didier Urbain a menée pour les VVF (Villages de vacances). Cette association de tourisme familial, créé autour du concept de famille nucléaire avec des enfants de 12 – 14 ans maximum, a été amené à repenser toute son organisation au cours des années 90. De plus en plus de familles venaient accompagnées de grands ados, voire de jeunes adultes de 20 ans.

L’anthropologue explique que « pour cette génération, née après les choc pétrolier et qui a grandi dans un monde dont on ne cesse de leur dire qu’il est précaire, il y a une stratégie de protection. La famille est pour la plupart le cocon idéal. Dans un monde présenté comme instable et incertain, les parents sont de plus en plus protecteurs et les enfants diffèrent leur besoin d’émancipation, ce qui peut aussi contribuer à un désintérêt pour les séjours collectifs. Les vacances d’été aujourd’hui, pour ceux qui en ont les moyens, sont le temps des tribus recomposées, dans le cadre d’un lieu de vacances partagé à plusieurs familles. Dans ce modèle, chacun revendique malgré tout son autonomie, souhaitant être seul et ensemble. » Une société que Jean-Didier Urbain qualifie de « solitaires conviviaux ».

Baisse de fréquentation des séjours vacances

900’000 enfants partaient en colos en 1953, ils étaient 1,6 million en 1994, soit près du double en 40 ans. Mais entre 1994 et 2002, la fréquentation chute de près de 25%. Cette baisse touche essentiellement les 6-12 ans, alors que la fréquentation demeure stable chez les ados précise Jean Houssaye, auteur de C’est beau comme une colo (3).
Malgré cette baisse de fréquentation, la perception des séjours de vacances est stable depuis 20 ans : 50% des parents étaient partisans de ce mode de vacances en 1983 et la proportion était la même en 2000. Par ailleurs, un tiers des parents déclarent aujourd’hui que leur enfant de 8 à 14 ans a déjà effectué un séjour en colo (1). Du côté des jeunes, 65% des 6-17 ans qui ne sont jamais allés en centre de vacances souhaiteraient en faire l’expérience (2) et 90% de ceux qui en sortent sont contents de leur séjour.

Plus de départs en vacances, mais moins longtemps


Les Français partaient 19 jours en vacances 1964, mais 10 jours en 2000. La cinquième semaine de congés payés ou les 35 heures s’inscrivent dans cette tendance de fond, le fractionnement des vacances et le raccourcissement des séjours (7). A Paris et sa région, on compte ainsi 5 à 6 départs dans l’année. On note la même évolution du côté des séjours de vacances pour les enfants, dont la durée moyenne diminue. De 3 à 4 semaines dans les années 50-60, elle est passée à 9 jours en 2004. Les séjours de proximité ont la faveur des parents. Isis Sarion, responsable de la cellule qualité de la Fédération Partir, remarque ainsi que les séjours à quelques kilomètres de Figeac ont la préférence des adultes. Même phénomène chez Vacances Evasions, où les séjours ont lieu à moins de 50 km de Montpellier.

Le prix des colos, un obstacle majeur


Selon l’OVLEJ (Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes) le prix des séjours est un frein pour 71% des parents ; le quart d’entre eux le considère même comme un obstacle majeur. L’augmentation du coût de la main d’œuvre, avec des animateurs autrefois militants qui sont aujourd’hui le plus souvent des salariés, ainsi que le renforcement croissant des normes de sécurité, ont entraîné la disparition de nombreux petits centres. La hantise du risque, qui innerve toute la société, sévit a fortiori dans le secteur de l’enfance.

Pour Jaqueline Momal, inspectrice au ministère de la Jeunesse et des Sports, il est difficile d’affirmer que la médiatisation de certains incidents a eu un effet direct sur la baisse de fréquentation, mais elle peut contribuer à modifier la perception des parents sur les centres de vacances. Elle conduit en tout cas l’administration à modifier les règlements, selon une logique qui consiste à « légiférer sur la base de cas particuliers et sous le coup de l’émotion », selon le magistrat Antoine Garapon (4). Ainsi, suite à l’incendie mortel survenu en août 2004 dans le centre équestre de Lescheraines où un groupe effectuait un séjour de 4 jours, le ministère a imposé que tout séjour soit désormais déclaré (seuls les séjours de plus de 5 jours devaient l’être auparavant).

Ville-campagne, la mixité sociale mise à mal ?

Une enquête de la Sofrès de 1983 concluait que le revenu ne discriminait pas les publics des centres de vacances. Aujourd’hui cette mixité sociale est mise à mal. Le sociologue Joël Zaffran, par ailleurs ancien président d’une association gérante de séjours collectifs, estime que les classes moyennes ont le plus pâti des réorientations des aides : ne touchant pas d’aides financières, elles peinent à faire partir leurs enfants en séjours collectifs (5). Une étude de l’OVLEJ montre que le budget alloué aux centres de vacances par les CAF (Caisses d’allocations familiales) a diminué de 34% entre 1994 et 2002, au profit des centres de loisirs (6). Pour sa part, le conseil d’administration de l’UFCV (Union française des centres de vacances), dans une prise de position récente, demande qu’on facilite le départ en séjours de vacances des enfants des milieux modestes, eux aussi pénalisés par les orientations de certaines CAF.

Sur cette question de la mixité sociale, Isis Sarion nuance le propos : « Basés à Figeac, nous proposons des activités de proximité toute l’année pour les habitants : centre de loisirs, ludothèque, ludobus… De nombreux usagers de notre centre de loisirs deviennent adeptes de nos séjours d’été. Or, depuis que l’on a intégré l’UFCV et l’UNAT, nous accueillons aussi dans nos séjours des enfants venus de grandes villes et de leurs périphéries. Cette mixité sociale est très intéressante pour nos petits campagnards qui n’ont jamais quitté Figeac et pour ces citadins qui découvrent la campagne. Cela crée de belles rencontres entre des enfants qui n’auraient jamais l’occasion de se rencontrer ailleurs. »

Accueillir tous les enfants 


Pour la Fédération Partir, dont la fréquentation est en croissance régulière, il y a cependant un net changement de profil. Ainsi, Isis Sarion déplore quatre exclusions d’enfants en 2007, pour des problèmes de comportement. « Nous tenons à accueillir tous les enfants, y compris ceux inscrits au titre de la protection de l’enfance, par les familles d’accueil ou les assistantes sociales. Il nous arrive de recevoir des enfants porteurs de problèmes psycho pathologiques… Cela nécessite de renouveler totalement nos pratiques pour faire face à des jeunes parfois inadaptés aux règles de la vie en collectivité, et habitués à être encadrés par des éducateurs. » La Fédération a rendu obligatoires les rencontres avec les tuteurs en amont du séjour, pour nouer un contact avec les familles ou les éducateurs. Suite à ces rencontres, un contrat peut être mis en place avec un enfant s’il a des problèmes de comportement particuliers.

Chez Vacances Evasions, Jean-Marc Mahé observe une tendance similaire. « En juillet on maintient une relative mixité sociale. Mais nombre de familles de la classe moyenne ne bénéficiant pas d’aides, elles rechignent souvent à des séjours plus longs qu’une semaine, qui coûte 300 à 400 €. » Au contraire, au mois d’août, quand de nombreux centres de loisirs ferment, un public très financé (CAF, Conseil Général…) est accueilli «Ces enfants restent pour des séjours de 3, voire 4 semaines. Ce public est plus difficile car il est concentré sur une population démunie.» Face à cette situation, Jean Houssaye, historien des colos, propose « une solution simple, qui créerait un appel d’air en faveur des colonies devenues un luxe pour les classes moyennes : la possibilité de déduire des impôts le coût des centres de vacances, à l’image des services à la personne. »

La réalisation de soi est-elle possible en colo ? 


Les parents reprochent souvent aux colonies de ne pas laisser assez de place aux rythmes personnels. Du côté des enfants, les enquêtes que Joël Zaffran a menées indiqueraient une réserve identique concernant l’organisation, jugée trop contraignante. Cette demande d’intimité et de temps individualisé dans un contexte collectif est révélatrice de ce que Yves Bonny décrit comme un « modèle culturel contemporain qui oriente la construction identitaire en insistant moins sur des normes de comportement précises et sur des rôles sociaux définis que sur l’autonomie individuelle et la réalisation de soi. » (8) Elle impose une réflexion de fond aux organisateurs de séjours de vacances, quant à l’organisation du temps, des activités et de la vie collective.

Toujours plus d’activités

Pour Jean Houssaye, si le mouvement d’effacement des séjours de vacances du paysage français s’est fait au bénéfice des accueils de loisirs, c’est que les premiers semblent offrir de moins en moins de spécificités face aux clubs de sports et accueils de loisirs. « Entre les années 50 et 80, les colos se sont présentées comme substitut de la famille et de l’école et, sous l’influence de l’éducation nouvelle, ont été envahies par le discours psycho pédagogique. Puis elles se sont laissées emporter par un courant consumériste, en voulant courir après l’évolution de la société. » La double contrainte de remplir les séjours et d’occuper les enfants se traduit aujourd’hui par des catalogues de plus en plus fournis en activités, avec des séjours aux contenus très proches de ceux qui sont proposés aux adultes.

L’oisiveté est un vilain défaut

Joël Zaffran, quant à lui, reproche à certaines structures de se mettre au service de l’école, avec une vision très utilitariste des vacances, et de s’enfermer dans une logique marketing en suscitant un besoin chez les parents. On trouve ainsi dans le catalogue d’un organisme un séjour intitulé Soutien scolaire et ski pour les 6–17 ans… Une vision partagée par Jacqueline Momal, selon qui les organismes obligés de démarcher les villes pour vendre leurs séjours peuvent être tentés par la surenchère. Comme le souligne Bruno Maresca dans l’étude citée plus haut, on somme aujourd’hui le temps libre d’être utile : « les loisirs ne parlent ni d’oisiveté ni de repos, ils sont même le temps privilégié de la consommation et de l’identification à un groupe social. » Au cœur du débat sur les vacances collectives, n’est-ce pas au fond la définition même du temps libre qui est l’enjeu central ?

J-M. Mahé, de Vacances Evasions, observe quant à lui « un énorme décalage entre d’une part les organismes d’éducation populaire, qui se revendiquent lieu de confrontation à l’autre hors du cocon familial, d’autre part la demande des parents qui ne conçoivent plus un séjour de vacances sans de multiples activités, et enfin les pouvoirs publics qui mettent l’accent sur le pédagogique et nous reprochent d’être devenus des prestataires de service. Au fond, même si, une fois sur place, c’est surtout la détente et l’aspect humain qui est recherché, le choix se fait sur la vitrine : les activités de notre catalogue. Les enlever, ce serait mettre la clef sous la porte ».

Ateliers ouverts, participation libre

Certains ont pourtant fait ce pari. L’association Jeunesse Heureuse a vu, comme beaucoup, sa fréquentation diminuer à partir de 1997. Pour enrayer le mouvement, cette structure, trop isolée dans le massif des Vosges pour disposer d’un ancrage local, a décidé de recentrer son identité sur un projet éducatif fort. La journée n’est pas organisée de manière linéaire ni découpée en plages horaires, mais organisée sous forme d’ateliers ouverts. Les enfants sont libres d’y participer à leur rythme : boulangerie, menuiserie, cirque, bricolage et arts plastiques, bibliothèque, jeux de société. L’enfant a la possibilité de s’approprier l’espace, puisque la seule contrainte est d’être là. Si, une journée, il souhaite être seul, il peut décider de ne rien faire : des animateurs circulent dans l’espace sans être affectés à une activité précise, pour assurer la sécurité et maintenir la possibilité de créer un contact.

Accueillir aussi le handicap


Autre originalité des séjours, la mixité du public : plus du tiers des enfants sont en situation de handicap, moteur ou mental. « Puisque nos séjours ne sont pas axés sur l’activité, nous avons réalisé que nous pouvions accueillir toutes sortes d’enfants. On ne cherche pas la performance, le challenge à relever concerne donc chacun, et sa propre autonomie, quelle qu’elle soit. Ce genre de projet est incontournable pour des associations comme les nôtres, qui n’ont pas vocation à élaborer des produits d’appel. Pour garder notre identité, nous avons intérêt à mettre la personne au cœur du projet, pas l’activité » affirme Martial Schmitz. Et selon lui, la formule est un succès: « Après 6 ans, et avec un encadrement accru (de 1 pour 8 à 1 pour 4), nous sommes passés de 60% à 93% de taux de remplissage. »

Pour un retour à la « colo »

Isabelle Monforte rappelle que les parents perçoivent bien les colonies comme un terrain de jeu et de socialisation, pas du tout comme un lieu où pratiquer de manière intensive une activité. Ainsi, pour près des deux tiers des parents interrogés par l’OVLEJ, les colonies transmettent la solidarité et les règles de vie en société. « On entend souvent les professionnels du secteur dire que les parents n’ont rien compris au rôle éducatif des colonies, qu’ils ne veulent que des activités. Or cette attente d’éducation est bien présente, même si elle ne s’exprime pas de manière formelle. Mais c’est là un discours que les pouvoirs publics ont intérêt à entretenir, pour limiter leurs aides à ces formes de vacances… »

L’organisme appelle d’ailleurs à recentrer l’image des colonies sur leurs dimensions éducatives, en montrant que « la socialisation, perçue comme l’intérêt majeur des séjours, participe au développement de la personnalité des enfants ». Se faire des copains est d’ailleurs une des préoccupations principales des enfants eux-mêmes. L’OVLEJ n’hésite pas à envisager la réhabilitation du terme colonies de vacances, estimant l’expression « séjour de vacances » trop générale, ambiguë et sans contenu précis. De fait, depuis 1973 la terminologie n’a plus cours officiellement, mais l’expression « partir en colo » continue, elle, à être utilisée par les enfants… et leurs parents !

Samuel Socquet

Ce texte est issu d’une enquête parue en mai-juin 2008 dans Anim’ Magazine n°169-170.

(1) «Centres de vacances, colonies de vacances : perceptions et attentes des parents», Bulletin de l’OVLEJ n° 10, avril 2005
(2) L’offre de loisirs pour les jeunes : les collectivités face aux
demandes divergentes des parents et des enfants, Bruno
Maresca, CREDOC, Sept. 2002
(3) C’est beau comme une colo, Jean Houssaye, Matrice, 2005
(4) Le Bien Commun, France Culture, 5 mars 2008
(5) Les colonies de vacances sont-elles toujours aussi jolies ?
Joël Zaffran, Agora n° 44
(6) Rétrospective de la fréquentation des séjours collectifs, 1954-
2004, Bulletin de OVLEJ n° 16, déc. 2005. http://www.observa-
toiredelenfance.org
(7) Les pratiques du temps libre, Bruno Maresca, CREDOC, nov.
2004
(8) Sociologie du temps présent, Yves Bonny, Armand Colin, 2004

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