«La racine des problèmes écologiques est intérieure»

Pollution atmosphérique, réchauffement du climat, perte de la biodiversité… En quoi se reconnecter à la nature changera quoi que ce soit? Eléments de réponses avec le sociologue Michel Maxime Egger, auteur de Soigner l’esprit, guérir la Terre.Autrefois journaliste, puis membre du comité de direction d’Alliance Sud, le sociologue mène depuis vingt ans un travail de plaidoyer en faveur du développement durable, notamment comme lobbyiste à Berne. Il vient d’être nommé responsable d’un laboratoire de la «transition intérieure» à l’ONG Pain pour le prochain. Il sera ce samedi à Yverdon, au festival AlternatYv, pour une conférence-atelier où il expliquera en quoi la nature fait partie intégrante de notre être.

Votre livre a pour titre Soigner l’esprit, guérir la Terre. Chacun sait que la planète est mal en point, mais en quoi devrions-nous «soigner» notre esprit?

Michel Maxime Egger: Malgré son intelligence et toutes les informations dont il dispose, l’être humain continue de détruire la biosphère. Pourtant, sa survie dépend d’elle! Selon les écopsychologues, cela provient d’une déconnexion avec la nature, qui s’ancre dans notre psyché. Nous envisageons la nature comme un objet extérieur. Elle n’a plus d’âme, elle est devenue un stock de ressources à exploiter. Cette vision anthropocentrée – qui place l’humain au centre de toute chose – et le dualisme qui en découle sont à la source de nos relations déséquilibrées avec la Terre. L’écopsychologie propose des pistes, théoriques et pratiques, pour découvrir que la nature fait partie intégrante de notre être.

Vous écrivez que l’écopsychologie ne se limite pas à des constats, mais prétend mobiliser notre corps et tous nos sens. Quelles sont les pistes pratiques qu’elle propose?

Il y en a de multiples. La plus connue est sans doute le «travail qui relie», élaboré par Joanna Macy [une des pionnières de l’écopsychologie, auteur notamment de Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre]. C’est un ensemble d’exercices de reconnexion, j’en proposerai d’ailleurs quelques-uns samedi à Yverdon. En principe, ils se déroulent en nature sur plusieurs jours et en petits groupes, comme ce sera le cas le mois prochain lors d’un stage en Suisse romande proposé par Pôle Sud [centre socioculturel lausannois]. Ces exercices permettent de s’enraciner dans la gratitude pour la Terre, de faire face aux sentiments accablants comme la peur ou le découragement, mais aussi de découvrir son désir profond en matière d’engagement. In fine, ils donnent des pistes pour aller de l’avant, pour sortir du «il faut» et entrer dans une action portée par la joie et l’enthousiasme.

Les écogestes au quotidien – tri des déchets, consommation locale –, les innovations technologiques (moteurs hybrides, éoliennes performantes), ne permettent-ils pas de lutter contre le réchauffement climatique? Et de manière plus efficace qu’une «reconnexion» avec la nature?

Cette écologie «extérieure» est importante. Elle apporte des éléments de réponse. Mais elle ne va pas à la racine des problèmes. Cette dernière relève de l’être, plus que du faire. Oui, on peut produire ou consommer plus «vert», mais l’enjeu est de parvenir à consommer moins. Et pour cela, il faut affronter le vide intérieur et le manque de sens qui alimentent le consumérisme. Le 8 août dernier [2016], l’humanité avait consommé les ressources que la planète fournit en une année. Et depuis le 18 avril [2016], la Suisse vit sur le dos des autres pays. Nous avons longtemps cru que nous pourrions découpler la croissance économique et la consommation de ressources. Or cela ne marche pas.

Pourquoi?

Notre système économique repose sur l’illusion d’une croissance infinie, qui est impossible dans un système fini. En cela, pour les écopsychologues, la racine des problèmes écologiques est intérieure mais aussi culturelle. Certains comportements anti-écologiques relèvent de questions sociétales, tel le consumérisme qui vient compenser un vide intérieur ou une angoisse existentielle.

Les écopsychologues réfutent le terme de «crise écologique». Pourquoi?

Une crise est un mauvais moment à passer, une épreuve à surmonter avant de pouvoir continuer son chemin. Or aujourd’hui, on fait face à toute une série de problèmes (écologiques, sociaux, financiers, économiques…) qui évoquent plutôt un bouleversement systémique. Nous sommes entrés dans un nouvel âge de la Terre où les dérèglements ne sont plus dus à des forces naturelles, géologiques ou autres, mais humaines. Certains spécialistes parlent d’«anthropocène» pour désigner cet âge où l’être humain est devenu une force dévastatrice.

Quelle solution propose l’écopsychologie pour contrecarrer cette force dévastatrice?

Pour Joanna Macy, l’humanité a le choix entre trois options. Continuer ce qu’on a fait jusqu’ici en misant sur l’ingéniosité technologique pour trouver des solutions. Ou au contraire se laisser happer par le désarroi et l’impuissance, qui paralysent. Face à ces deux écueils, le déni et l’inertie, elle invite à un troisième scénario, celui de l’espérance active. C’est selon elle l’aventure essentielle du temps présent.

Vers quoi est censée nous conduire cette espérance?

Il s’agit d’aller au-delà de notre système productiviste et consumériste. Celui-ci est fondé sur cette illusion d’une croissance illimitée que j’évoquais tout à l’heure. Notre système se heurte aujourd’hui aux limites de la planète et de l’humain. Il s’agit aussi de créer une société qui repose sur plus de liens et moins de biens. Cela représente un véritable changement de paradigme. Il est déjà en marche, porté notamment par les pionniers du mouvement de la transition décrite dans le film Demain. Ils appellent à vivre plus sobrement, à créer des alternatives pour un vivre ensemble réharmonisé avec les autres et la nature.

Quel est le but du travail intérieur dans tout ça?

Il peut conduire à une nouvelle forme d’engagement, plus existentielle. Par exemple, si jour après jour on effectue des écogestes (comme le tri des déchets que vous évoquiez tout à l’heure) uniquement pour obéir à des contraintes extérieures, légales ou morales, l’effort peut à la longue devenir épuisant. Ces gestes prennent un autre sens s’ils sont ancrés dans l’être, grâce à cette expérience d’unité avec la Terre, cette perception que la nature fait partie intégrante de notre être.

Vous venez d’être nommé responsable d’un laboratoire de transition intérieure à Pain pour le prochain. En quoi consistera votre action?

Sont prévues des activités de sensibilisation, de formation et de mise en réseau. Le but est de contribuer au développement du mouvement de la transition en Suisse romande. Cela en coopération avec les différents acteurs, Eglises et société civile, et en proposant des outils de transformation intérieure comme l’écopsychologie. De fait, la transition a aussi une dimension spirituelle. Elle est un art de la reliance: à soi, aux autres, à la Terre ainsi qu’à ce mystère plus grand que nous, qu’on appelle Dieu ou le sacré.

Propos recueillis par Samuel Socquet

Ce texte est la version intégrale de l’entretien paru le 16.09.2016, dans le quotidien 24 heures • Pour aller plus loin : Soigner l’esprit, guérir la Terre. Introduction à l’écopsychologie de Michel Maxime Egger (Ed. Labor et Fides, 2015) et Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre. Retrouver un lien vivant avec le nature de Joanna Macy et Molly Young Brown (Ed. Le Souffle d’Or, 2008).

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