«Je pouvais enfin désirer ce que je vivais»

Le livre «Enfin Seuls!» raconte dix-huit tranches de vies, celles de personnes en situation de déficience mentale qui partent vivre seules. Souvent pour la première fois, elles quittent leur foyer pour habiter en ville, dans un appartement qu’elles ont choisi, avec des voisins comme vous et moi. Ils ont confié à Samuel Socquet leur découverte de l’indépendance et de la solitude. Ces destins croisés ont été mis en scène par Perrine Devaux, qui en a tiré une pièce éponyme grave et burlesque. Dans un entretien croisé, l’auteur et la metteure en scène reviennent sur cette expérience forte, celle de rencontres humaines, impulsées et orchestrées par le Centre de la Gabrielle de Claye-Souilly (77).

«Je pensais que le handicap allait m’emmener loin de moi»

Perrine  Devaux: Quand j’ai abordé l’adaptation de cet ouvrage pour la scène, je pensais que le monde du handicap allait m’emmener très loin de moi. En fait, je me suis approchée de besoins humains élémentaires, de ce qui est essentiel pour l’équilibre d’un être humain : avoir de l’indépendance, des amis, un travail qui amène une vie sociale, un amoureux qui amène une vie affective… Dans notre société où l’accent est mis sur la consommation de bien-être, où l’insatisfaction est très entretenue. Il me semble primordial de revenir à cet essentiel-là.

Samuel Socquet: Les rencontres menées pour l’écriture du livre ont été des moments très forts. En tant que journaliste, je suis un habitué des entretiens mais ceux-ci m’ont particulièrement marqué car dans l’échange, la parole ne s’encombrait pas des formes de la bienséance. Les masques sociaux tombaient. J’ai vécu ces rencontres comme une libération. Chacune d’elles ouvrait un possible. Chacun de mes interlocuteurs me donnait une leçon de liberté en s’autorisant à être lui-même, affranchi des rôles sociaux dans lesquels le monde des «  valides  » s’enferme si souvent.

«Des images puissantes, issues d’une parole libérée»

Perrine Devaux: Tout au long de la création de ce spectacle, j’ai dû me libérer de ma manière de communiquer par images, par métaphores, pour revenir à des explications très concrètes  : montrer un mouvement du corps, une posture dans l’espace. Je pense en images et je m’exprime tout le temps de cette manière là  ; il m’avait toujours semblé évident que mes interlocuteurs voyaient la même chose que moi. Mais là, mes images tombaient toutes à plat  ! Mes interlocuteurs ne me suivaient pas, et me le faisaient savoir…
Ils m’ont fait prendre conscience que j’imposais mon imaginaire sans laisser à l’autre l’espace de se l’approprier. Ça m’a permis de sortir d’une forme d’hermétisme, et de laisser chacun opérer le déplacement symbolique à sa manière.

Samuel Socquet: Dans le processus d’écriture, où je m’attachais à respecter au plus près la parole livrée, les images surgissaient au coin de chaque phrase. Des images puissantes, issues d’une parole libérée d’un trop grand respect de la forme, qui ne cherche pas à expliciter. En reprenant à l’écrit tous ces échanges pour en faire ces petites nouvelles, je revivais ces relations souvent plus brutales, en prise avec les tripes, le sensoriel, le ressenti. Ça m’est apparu comme un pont avec le monde de l’enfance, qui a lui aussi tant à nous (ré)apprendre.

«Le plaisir de jouer, le plaisir d’être ensemble»

Perrine Devaux: Mon inexpérience du secteur m’empêchait d’aborder ce groupe d’acteurs amateurs avec le filtre d’une grille de lecture de leur handicap, puisque j’en ignorais tout… J’ai donc tout de suite été conduite à mettre au centre du jeu le plaisir. Le plaisir de jouer, le plaisir d’être ensemble, que l’on a parfois tendance à oublier dans le travail. Ce plaisir a croisé une dimension instinctive très forte, qui a beaucoup compté pour le jeu sur scène.

Samuel Socquet: Pendant mes entretiens, l’échange portait sur le quotidien de chaque personne  : le placer ainsi sur le banal, le matériel, permettait de laisser chacun libre d’aller jusqu’où il le souhaitait. C’était très important, ce respect des limites. Mais face à l’expression de cet ordinaire, je voyais le cœur de l’humain émerger, avec ses aspirations qui me tendaient un miroir  : choisir librement ses activités, rencontrer l’amour, fonder une famille, être heureux, être respecté…

«Je ne travaillais pas avec des personnes handicapées»

Perrine Devaux: Je ne travaillais pas avec des personnes handicapées mais avec des comédiens réunis autour d’un projet commun. La troupe d’acteur était mixte (huit personnes handicapées, trois éducateurs), ce qui a été primordial pour que chacun se déplace et sorte de son rôle  . De mon côté, je me suis sentie très heureuse sur ce projet, je sentais que la vie et le désir se mêlaient au point que je pouvais désirer ce que je vivais.

Samuel Socquet: Pour moi, ces rencontres qui se sont cristallisées dans l’écriture ont été une expérience transformatrice. J’ai aimé me trouver ainsi à la frontière de deux univers hermétiques, qui habituellement s’ignorent, celui de l’institution qui prend en charge la personne handicapée, et celui du «monde extérieur». Deux mondes qui auraient pourtant tellement à apprendre l’un de l’autre…

«Enfin Seuls!» est un ouvrage commandé et édité par le Centre de la Gabrielle en décembre 2007, 93 pages, dispo gratuitement sur demande par mail à :  elsa.manigler@mfp.fr  (tiré à 10.000 ex.)

– Enfin Seuls ! est une pièce éponyme, adaptée du livre et mise en scène par Perrine Devaux, de la Compagnie Motus, joué le 8 avril 2009 à l’Espace Kiron (Paris), puis au Palais des Sports de Reims, et à Châlon.

Entretien réalisé en mai 2009 pour la revue Cassandre.

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