L’homme qui marchait sans argent

Pour se confronter à sa peur du manque, Tony Ecourtemer, ingénieur bardé de diplômes à la recherche d’un emploi, se lance le défi de vivre sans argent. Il prend alors la route, à pied, quémande sa nourriture en chemin et rencontre une humanité généreuse et bienveillante. Ce qui le met en joie.

Vous l’avez peut-être croisé sur une route de Bourgogne, sur les rives du Léman ou celles de la Manche : pendant plusieurs mois, Tony Ecourtemer, un Français de 34 ans, a voyagé en Europe. Comme plein de touristes. Sauf que Tony est un voyageur que vous ne rencontrerez ni dans un hôtel ni dans une station-service. Il se déplace à pied et sans argent. « Je me suis lancé ce défi à la fin du printemps dernier. Je ne me suis pas donné d’échéance, je vis l’expérience au jour le jour », explique-t-il avec ce sourire qui le quitte rarement. « J’ai moins de besoins qu’avant : pour dormir, j’ai ma tente, pour me déplacer, mes pieds. Je fais du stop si je dois couvrir de grandes distances — ça marche aussi pour aller en Angleterre en ferry ! »

« Quand il y a surplus, je le redistribue dans la rue »

Et pour manger ? Tony s’en remet à la bienveillance des commerçants. La plupart du temps, des boulangers ou des épiciers à qui il demande s’ils ont des invendus destinés à la poubelle. « Je raconte mon défi et j’insiste toujours sur le fait que je ne suis pas dans le besoin. Je veux qu’ils se sentent libres de refuser. Ce qui prime dans mon expérience ce sont les rencontres, dans la confiance et le respect. »

La plupart du temps, les personnes sont plutôt touchées par sa démarche. Comme ce directeur d’une supérette de Craon, un village de Mayenne, qui accompagne Tony à travers les rayons de son magasin et remplit un grand sac avec des kilos de bananes, de pommes, de carottes, d’abricots secs, de yaourts… De quoi tenir plusieurs jours. Mais comment poursuivre son périple à pied avec toutes ces victuailles à bout de bras ? « J’ai pris la décision de ne plus accepter davantage que ma nourriture du jour. Quand il y a surplus, je le redistribue dans la rue. »
« Je vis des moments d’humanité très forts qui me font me sentir à ma place »
C’est la première leçon de son voyage : il ne doit rien stocker — son sac à dos (vêtements de rechange, duvet, tente et trousse de toilette minimaliste) pèse déjà une douzaine de kilos. En revanche, si Tony vous rend visite, attendez-vous à ce qu’il débarque chargé de viennoiseries. « Je n’aime pas arriver les mains vides », sourit le jeune homme, qui remplit aussi le frigo des amis chez qui il séjourne.

« J’ai réalisé que les plantes sauvages, c’était moins mon truc que les contacts humains »

Depuis près de six mois, Tony se nourrit de pain rassi, de viennoiseries de la veille, de yaourts arrivés à date de péremption, de fruits talés. Il a découvert « ce que les chrétiens appellent la Providence. Je n’ai jamais manqué de rien. Je vis des moments d’humanité très forts qui me font me sentir à ma place ». C’est la deuxième leçon de son périple : l’être humain n’est pas aussi égoïste que notre société individualiste pourrait le laisser penser. C’est d’ailleurs la générosité d’un commerçant qui lui a suggéré ce moyen de subsistance. « Au début, je voulais me nourrir de cueillettes. Le premier jour, j’ai mangé des plantes sur le chemin, mais le soir, j’avais faim. J’ai dépensé mes derniers euros dans une baraque à frites. Le gars faisait aussi des crêpes, c’était le soir et il en restait plein. Je lui ai demandé ce qu’il en faisait, il m’en a donné trois. Je me suis dit que je pourrais vivre en récupérant les invendus. J’ai réalisé que les plantes sauvages, c’était moins mon truc que les contacts humains. »

Avant de quémander sa nourriture, Tony éprouve toujours une certaine gêne, « mais c’est un surpassement au quotidien. Ça me force à sortir de ma zone de confort. Il y a un peu d’ego là-dedans, je veux me prouver que je réussis à vivre mon défi. Je cherche aussi à être rassuré, encouragé », reconnaît-il.

Depuis qu’il a commencé cette expérience, il a voyagé en Suisse, au Royaume-Uni, en France. Parfois, un inconnu l’invite à manger chez lui, comme ce britannique du comté du Herefordshire, près de la frontière du Pays de Galle. « Je venais de passer la nuit dans un champ. Au matin, alors que je repliais ma tente, un papy est venu me voir et m’a offert le petit-déjeuner puis il m’a conduit au centre de méditation où je me rendais. A la campagne, l’accueil est différent et les rencontres souvent plus faciles. »

« Je suis à la merci d’autrui »

Cette vie au jour le jour implique une forme d’abandon. « Je suis un peu à la merci d’autrui. Je m’en remets au flot des rencontres. C’est comme se jeter dans une rivière : une fois dans le courant, tu n’as plus le choix que de te laisser porter. » Mais s’il se sait attendu quelque part, le stop devient un enjeu, les rencontres ne sont plus gratuites, or « cette démarche implique d’accepter tout ce qui vient, de ne jamais être dans le vouloir. Avec un programme planifié, on entre inévitablement dans la volonté. »

Cette très grande disponibilité pour l’instant le rend plutôt joyeux. Depuis cet été, la chute des températures n’altère pas sa bonne humeur. « Mon corps s’habitue. J’essaie de remercier pour tout ce qui m’arrive, même les difficultés. Chaque expérience m’apporte quelque chose. À Caen, où je suis passé récemment [en octobre], il faisait 3°C. J’étais en T-shirt et j’ai continué de marcher pieds nus. »

Même si ça le fait parfois passer « pour un clodo », Tony veut sentir le contact de la terre sous ses pieds et il est attaché au rythme induit par la marche pieds nus. « Les pas sont beaucoup plus doux, tu ne peux pas marteler le sol avec les talons comme quand tu portes des chaussures. Ça me donne aussi l’impression d’être partout chez moi. J’associe ça à la maison, qui est le lieu où on enlève ses chaussures : où que je sois, si je suis pieds nus je me sens à la maison. » Se déplacer ainsi nécessite une attention à chaque pas : bouts de verre, petits cailloux… Une blessure au pied et le voyage peut être compromis. « Soit je parle, soit je marche », insiste Tony.

« Les pas sont beaucoup plus doux, tu ne peux pas marteler le sol avec les talons comme quand tu portes des chaussures. En plus, où que je sois, si je suis pieds nus je me sens à la maison. »
Chaque jour, ses trois à quatre heures de marche sont un terrain idéal pour sa pratique de la méditation Vipassana. « Je l’ai découverte en 2010, ça a répondu à une soif que j’avais en moi. » Cette pratique, qui consiste à observer les sensations corporelles en s’efforçant de ne pas y réagir, l’aide beaucoup à vivre chaque pas pour lui-même.

« Ces peurs nous montrent les dangers, mais ne doivent pas nous empêcher d’avancer »

« Si j’ai des peurs ? Oui, je me réveille souvent avec une petite angoisse. Je tente de l’observer. Quand je reste longtemps au même endroit, je ressens aussi la peur de me jeter à nouveau dans le “wild” [la nature sauvage]. Ça m’est arrivé récemment en Suisse, dans le Jura bernois, à Mont-Soleil, où j’ai passé un mois à faire du bénévolat dans un centre de méditation. Au moment de reprendre la route, mon mental me soufflait : “Ne reste pas trop longtemps sans travailler.” “Tu vas finir par te rendre inapte à la vie d’employé.” “Pense à tes vieux jours.” etc. Ces peurs nous montrent les dangers, mais ne doivent pas nous empêcher d’avancer. D’ailleurs, dès que je reprends ma route, elles disparaissent. »

L’idée de la vie sans argent lui est venue pendant une soirée chez des amis. « J’ai lancé ça comme ça, puis j’ai fini par croire à mon défi. » Tony donne toutes ses affaires, notamment les costumes qu’il gardait pour ses entretiens d’embauche. Aujourd’hui, ses possessions se résument au contenu de son sac à dos (voir plus bas). « J’étais aussi sur le point de renvoyer ma carte bleue, mais mes potes m’ont conseillé de la garder en cas de pépin, comme un ennui de santé. » Il n’y a pas été confronté, mais précise qu’il fera une exception pour acheter un billet d’avion et poursuivre son défi en Asie. Un billet d’avion ! ? Avec quel argent ? « Quand je travaillais, j’ai un peu économisé et j’ai investi dans l’immobilier, ça me rapporte 200 € par mois moins les impôts. »

« Je contribue à la valeur ajoutée sociale »

Tony veut témoigner d’un autre mode de vie sans passer pour un donneur de leçons. D’autant plus que, reconnaît-il, « ce mode de subsistance-là n’est pas un modèle applicable à grande échelle ». Il ajoute : « Parfois, je croise des gens qui me disent qu’eux aussi sont “contre le système”. Je ne me reconnais pas dans ce discours. Je fais même partie du système, puisque je mange ce qu’il produit. » Puis il évoque Nietzsche, qui poserait le don comme un besoin de l’homme [dans Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe reprend en effet l’image biblique du débordement des eaux pour évoquer la surabondance et le besoin de donner] : « Non seulement j’éprouve de la joie à recevoir, mais en demandant j’ai aussi l’impression de rendre service. Offrir l’occasion de donner, créer du lien humain, partager mon expérience et ma joie, c’est ma contribution à la valeur ajoutée sociale ». Tony évoque là un des trois piliers du développement durable, les deux autres étant le pilier économique – il affirme y contribuer en repensant son rapport à l’argent – et le pilier environnemental – auquel il estime participer par sa manière de se nourrir et de se déplacer.

« Je fais partie du système, mais c’est sûr que je vis à un autre rythme. J’ai passé quelques jours chez un ami, à Paris, qui bosse comme un dingue. Il me voit avec le “smile” jusqu’aux oreilles, lui il gagne beaucoup d’argent, mais il est très stressé. Je pense qu’il a peur de se retrouver sans rien. » Cette peur, Tony la connaît bien, c’est elle qui l’a conduit à se lancer dans cette aventure.

En février 2016, il rentrait de voyage et cherchait un travail. « Je n’ai pas trouvé tout de suite et ça m’a fait peur. En même temps, cette peur entrait en conflit avec une autre : celle de perdre ma liberté si je trouvais un travail… J’étais dans une impasse. Comme je ne trouvais pas le job qui aurait pu me rassurer, j’ai décidé d’affronter ma peur du manque. »

« Je vivais une vie remplie de défis. Professionnellement, je me surpassais »

Avant de goûter au dénuement, Tony a connu l’aisance, notamment en Chine, où il a travaillé pendant quatre ans. Ingénieur en systèmes industriels et titulaire d’un master franco-chinois, il avait été embauché par une entreprise française dont il a dirigé la filiale chinoise. « Je vivais une vie remplie de défis. Professionnellement, je me surpassais », se souvient Tony. Avec des clients qui l’appelaient tout le temps, il était en permanence sur le qui-vive, même le week-end. « Je picolais pas mal, je me réveillais fatigué. » Il côtoyait des PDG et fréquentait des grands restos. Il avait plein de succès avec les filles, « pourtant, je n’en avais jamais assez ». Un jour, il est victime de cette trahison amoureuse qu’il faisait subir à d’autres. « La petite amie qui m’a trompé m’a fait prendre conscience que cette vie n’avait pas d’issue. Quand tu sèmes la souffrance autour de toi, tu récoltes la même souffrance. »

En 2010, Tony démissionne et prend la route pendant une année. « Pendant mes voyages d’affaire en Asie du Sud-Est, j’avais rencontré des « travellers » qui, eux, prenaient vraiment le temps de voyager. Ils m’ont donné envie de faire pareil. » À son retour en France il reprend des études, obtient un mastère Forêt, nature et société puis travaille quelques années dans une ONG de certification du bois durable.

Le voyage de Tony est en passe de se transformer : il a fini par acheter son billet d’avion pour la Birmanie. « Là-bas, l’expérience va être tout autre, nous confiait le jeune homme au téléphone la veille de son départ. Je vais passer trois mois dans des monastères bouddhistes. Je continuerai à me déplacer pieds nus et, en tant que moine, je dépendrai aussi des autres pour me nourrir, mais la Birmanie est un pays où c’est une tradition [ne plus gagner d’argent et quémander sa nourriture quotidienne font partie des engagements que prennent les moines et les nones bouddhistes]. À mon retour, ma vie va changer : pour l’année prochaine, on m’a proposé un poste de manager — rémunéré — à Dhamma Mahi, près d’Auxerre, dans le centre de méditation où j’ai souvent servi comme bénévole. Je me suis souvent dit que le travail allait venir à moi, sur la route. C’est ce qui s’est passé  ! La vie sans argent, ça m’a donné confiance en moi et en l’avenir », conclut Tony.

Samuel Socquet

Article paru le 14.12.2016 dans le quotidien Reporterre • Une version portugaise de article est également disponible: il a été traduit pour le site Philosopha Natural, vous pouvez le lire ici: Descalcismo — O homme que andava sem dinheiro.

 


« Douze kilos dans mon sac à dos »

  • 1 tente (2kg)
  • 1 sac de couchage + un drap-duvet (1kg)
  • 1 tapis de sol très fin, qui sert de matelas et protège de l’humidité
  • 1 bouteille d’eau
  • 4 pantalons, 3 slips, 3 t-shirts
  • 1 brosse à dents, 1 serviette, 1 coupe-ongles
  • pharmacie  : 1 tire-tiques (il en a souvent retrouvé accrochées sur sa peau), du Citroplus (pour booster le système immunitaire), de la Bétadine (Tony l’a récemment enlevée de son sac, depuis qu’il a découvert que l’urine était un des plus puissants désinfectants), et des pansements qu’il a aussi retiré de sa pharmacie
  • 1 paire de sandales « minimalistes » pour les endroits où il ne peut pas se rendre pieds nus, comme certains centres de méditation
  • 1 téléphone portable, 1 passeport

Sujets

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *